On sent, à la lecture de ce roman choral fascinant, que vous vous êtes énormément documenté. Comment avez-vous construit cette histoire ?
J’ai décidé d’écrire ce roman après avoir perdu deux copains, dont un proche, Michel Renaud, dans les attentats de Charlie, et avoir appris, la même semaine, que le fils d’une amie de ma fille était parti en Syrie faire le jihad. Avant sa conversion, il n’avait rien à voir, ni de près ni de loin, avec l’islam. C’est cela, je crois, qui m’a motivé. J’ai passé des semaines sur le web à visionner des vidéos d’Al Nosra, de Daesh, certaines horribles, d’autres fascinantes, toutes généralement très bien conçues. J’ai aussi regardé des témoignages d’embrigadés, lu des livres-documents, bref, j’ai fait ma recherche, comme tout auteur qui construit une histoire. Et puis je me suis replongé dans mes souvenirs du Liban ou de la frontière turco-syrienne, lieux que j’ai fréquentés. L’idée du roman choral est venue ensuite. Je voulais vraiment emmener le lecteur dans la tête de Maëlle et de ceux et celles qui l’avaient côtoyée à un titre ou un autre. Encore une fois, rien n’est plus complexe qu’un être humain, et rien ne restitue mieux cette complexité-là que le roman.

Vous donnez au lecteur, et c’est troublant, toutes les raisons de s’attacher à Maëlle, qui est une adolescente idéaliste, brillante, éprise de justice. Pourquoi Maëlle est-elle une cible parfaite pour les jihadistes, ce que sa jeune soeur Jeanne ne sera sans doute jamais ?
Maëlle est exactement cela : idéaliste, éprise de justice. Sa vision du monde est sombre. Elle est la cible rêvée à qui proposer une aventure à la fois absolue et éthique. Elle a aussi une image dégradée d’elle-même, à l’inverse de Jeanne, qui est plus sûre d’elle, et donc moins susceptible de basculer. Du coup, l’illusion d’avoir été choisie, élue, renforce l’auto-estime de Maëlle. Les rabatteurs recherchent un certain type de profil sur le web. Il ne faut pas sous-estimer les embrigadeurs, qui changent constamment de techniques, sont affûtés, intelligents, efficaces, si on les juge à l’aune de leurs résultats. Après que j’ai terminé ce roman, une fille d’amis s’est radicalisée via des rencontres in vivo et sur internet. Cette jeune fille est très proche de Maëlle par son caractère. Elle est passée par les mêmes phases d’enfermement et d’isolement. Cette ressemblance m’a fait frémir…


Pourquoi avez-vous choisi le personnage d’une jeune fille sous emprise, sachant que, contrairement aux garçons, très peu d’entre elles réussissent à rentrer en France ?
D’une part, les femmes sont au centre de l’ensemble de mon travail d’écrivain. D’autre part, je me suis intéressé à un personnage féminin pour ce roman justement parce que peu de jeunes filles reviennent. On parle moins des filles, notamment parce qu’elles ne combattent pas ou peu, et ne se rendent pas, sauf exception, coupables d’actes de barbarie. Je voulais mettre le lecteur dans la peau de l’une d’elles, victime de ce que ’appelle le rapt mental via les réseaux sociaux. À son retour, Maëlle ne peut plus redevenir Maëlle. Elle est Ayat, même si elle réalise qu’elle a été manipulée. Toute personne qui vit une expérience forte l’intègre à son identité profonde.

A priori, Maëlle n’est pas différente des autres filles de seize ans. Cette année-là, elle passe de plus en plus de temps sur Facebook, abandonne le sport, modifie sa façon de s’habiller, quitte son petit ami… Sans hésitation ni compromis, elle prend un virage à 180 degrés. C’est pour, croit-elle, sauver le monde, qu’elle rejoint l’organisation Daech. Un an plus tard, Maëlle revient pourtant de Syrie.

Que peut selon vous nous apporter la fiction pour aborder le sujet très complexe et délicat des jeunes Français partis combattre en Syrie?
Le roman permet d’aborder ce sujet dans toute sa complexité humaine. Les jeunes qui rejoignent les rangs de Daesh sont hélas convaincus qu’ils partent vivre une aventure morale, défendre un point de vue juste, à leurs yeux tout au moins. Dans leur tête, ils vont faire le bien, pas le mal. Ils sont en proie à la désillusion que leur inspire notre société obsédée par l’argent. Ils ont l’impression – et ce n’est pas toujours une impression ! – qu’ils n’y sont ni attendus ni accueillis, et se cherchent une cause à défendre. Les attentats de janvier et novembre 2015 nous rappellent à une tout autre réalité. La fiction permet de ne pas juger ces jeunes d’emblée, de laisser le lecteur exercer son sens critique, et de prendre du recul, je l’espère, sur ces théories du complot si populaires aujourd’hui. À ce titre, mon roman s’adresse évidemment aux ados, mais aussi aux adultes. À tous ceux que les histoires intéressent, et à ceux et celles qui se posent des questions auxquelles le reportage, le document ne répondent pas complètement, peut-être parce que la littérature aborde l’humain sous un angle qui n’appartient qu’à elle.

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