Lors de son séjour, Nina est amenée à rencontrer d’autres jeunes de son âge, en particulier un garçon très différent de ceux qu’elle côtoie d’habitude. Quel type d’émotions déclenche-t-il chez elle ?

Nina est « très » dans son époque. Totalement au fait des tendances et des codes en vigueur. Soudain, elle se retrouve perdue dans un ashram où il y a juste un garçon espagnol de son âge, Jésus, qui ne correspond pas à ses normes à elle. Il est intelligent et cultivé mais il est plus« premier de la classe » que « branché » ! Les circonstances vont pourtant se charger de les rapprocher. Et c’est là que le destin de Fulky, la jeune indienne qui refuse le mariage arrangé parce qu’elle est amoureuse d’un garçon de son âge, fait écho à celui de Nina. En refusant les traditions, Fulky ouvre le regard de Nina et lui permet de s’interroger sur la nature exacte de ses sentiments pour Jésus. Finalement c’est un roman d’amour mais pas façon Bollywood ; façon réalité indienne !

Vous mettez aussi sur le devant de la scène la personnalité réelle de Sampat Del Paviet et son Gûlabï Gang. Comment s’inscrit la lutte de ces femmes militantes dans Bye Bye Bollywood ?

En Inde, il y a des lois qui protègent la condition des femmes. Mais dans les zones rurales, la négligence ou la corruption des fonctionnaires font qu’elles sont rarement appliquées. Sampat Pal Devi est originaire d’un village de l’Uttar Pradesh. Un jour, elle en a eu assez de voir des épouses frappées ou mutilées, des veuves rejetées, des petites filles mariées de force… Elle a convaincu ses voisines de s’unir autour d’elle pour montrer aux tortionnaires, bâton à la main, qu’à partir de maintenant si on touchait à une femme, c’est à mille qu’on devrait rendre des comptes. J’ai eu la chance de rencontrer cette guerrière et chez elle, j’ai fait la connaissance d’une adolescente qui avait fui son domicile car ses parents voulaient la marier à un homme de quarante ans son aîné. Sampat était en négociation avec le père pour annuler le mariage. Elle a obtenu gain de cause. Et moi j’ai eu envie d’en parler. C’est comme ça qu’est né le personnage de Fulky. Fulky parvient, avec son rêve d’amour, à lutter contre le poids des traditions.

D’où vous est venue l’envie de projeter pendant deux semaines Nina, Garance et leur mère,chacune avec ses idées bien arrêtées, dans la vie d’un ashram en Inde ? Auriez-vous par hasard déjà vécu ce genre d’expérience ?

La spiritualité m’a toujours passionnée bien que je ne sois pas du tout mystique, excepté si on considère que le mysticisme, c’est accepter l’idée d’un mystère dans la vie. À une époque j’ai pas mal pratiqué le yoga et séjourné dans des ashrams. Il en existe de toutes sortes et dirigés par toutes sortes de gourous. Certains sont de grands sages et d’autres sont juste vénaux et assoiffés de pouvoir, d’où les dérives sectaires aux quelles on assiste parfois. Aujourd’hui je passe plus de temps sur un court de tennis que sur un tapis de yoga mais je reste une adepte de la méditation. Ceci dit, je n’ai jamais réussi à y faire adhérer mes filles,comme quoi… Cela m’a probablement inspiré une partie de cette histoire !

Nina, une adolescente de quinze ans, est la voix principale de votre roman, et on peut dire qu’elle ne mâche pas ses mots ! Pouvez-vous nous décrire un peu son caractère, le regard qu’elle porte sur sa famille ?

Nina est toujours de bonne humeur avec ses amies et souvent très énervée avec sa famille. Heureusement, elle a un sacré sens de l’humour et des réalités, ce qui fait d’elle une ado à la fois grave et drôle. Nina est principalement en colère contre sa mère qui préfère les sanctuaires de spiritualité aux clubs de vacances et oblige ses deux filles à s’adapter. Le pire, pour elle, serait de lui ressembler ! Et puis il y a Garance, sa petite sœur de neuf ans, sur laquelle tout le monde s’extasie. « Ils auraient dû l’appeler Parfaite, on en reparlera quand elle commencera à prendre des fesses, à avoir le cheveu gras, la peau granuleuse et un appareil dentaire ! »…Voilà typiquement le genre de pensée que Nina ose partager tout haut. Pour autant, elle est réellement touchante.

Du 18 au 26 mars 2017 se déroulera la Semaine d’éducation et d’actions contre le racisme et l’antisémitisme, l’occasion de partager vos idées, vos actions et vos lectures en faveur de l’élimination de la discrimination raciale ! Voici une sélection de livres qui nous tiennent à cœur chez Syros : des romans, des albums qui sont essentiels pour lutter contre le racisme et l’antisémitisme.

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Alors que la poussée actuelle des idées racistes préoccupe une large part de la population, un livre simple, efficace et nécessaire.

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Dans votre histoire, c’est le grand-père de Daniel qui a créé la première « Maison de départ » en 2022. Pouvoir redonner vie aux êtres qui nous sont chers grâce au virtuel, est-ce vraiment si proche de nous, à votre avis ?

En écrivant La Maison des reflets, j’ai beaucoup pensé au cas Facebook. Au fil des ans, le réseau s’est transformé en une sorte de cimetière virtuel mondial, avec des milliers de profils changés en espaces de recueillement et de souvenir. J’imagine que personne n’avait songé à cette possibilité au départ, et cela paraissait même sordide, mais les utilisateurs s’en sont emparés. D’une certaine manière, la technologie a déjà commencé à modifier notre rapport au deuil. Le jour où l’on aura des avatars virtuels vraiment convaincants, je ne vois pas pourquoi l’on suivrait un autre chemin – Ray Kurzweil, qui travaille chez Google sur la question, estime d’ailleurs à 2030 l’arrivée d’avatars de ce genre. À partir de là, les reflets ne seront sans doute plus très loin…

La Maison des reflets est une vraie quête initiatique, qui aborde des thèmes fondateurs comme l’émancipation, le premier amour, le deuil… que souhaitez-vous faire ressentir à vos lecteurs ?

Avec le personnage de Daniel, je souhaitais explorer ce moment charnière qu’est l’adolescence. D’un coup, tout semble changer, comme si on avait franchi un point de passage invisible : ce qui, enfant, paraissait immense devient brusquement étriqué. On se rend compte que ce que l’on a ne nous satisfait plus, et vient l’envie d’aller voir ailleurs. De plus les sentiments de Daniel sont exacerbés en raison de son isolement. Le premier amour, la perte d’un être cher, le fait de découvrir que les adultes ont des secrets… Tout lui tombe dessus en même temps, ce qui n’est pas des plus faciles à gérer.

Comment vous est venue l’idée d’introduire des personnes, des paysages virtuels dans ce manoir à l’anglaise si mystérieux, un décor dans lequel on ne s’attend pas a priori à trouver une telle technologie ?

Les reflets étaient à la base de mon roman. Je voulais parler du rapport au deuil, et de la manière dont la technologie peut s’y mêler, le tout dans un futur assez proche. La Maison des reflets est un endroit conçu pour apporter du réconfort à ses visiteurs. J’ai tout de suite imaginé un lieu paisible, assez intemporel, isolé du monde par un immense parc. Le genre d’endroit où l’on se sent hors de son quotidien, un peu comme dans un cocon, et où l’on a plaisir à venir. C’est aussi une sorte de théâtre – et comme tous les théâtres, les coulisses doivent rester secrètes. La Maison toute entière fonctionne grâce à une technologie très avancée : une Intelligence Artificielle anime les reflets, que les visiteurs peuvent choisir de rencontrer dans des paysages virtuels plus vrais que nature. Mais pour que l’illusion fonctionne, toute cette technologie doit rester dissimulée. Tout est une question de décor !

Parlez-nous un peu de votre héros, Daniel, qui vit dans la Maison des reflets. En quoi cet environnement l’a-t-il rendu si différent des autres jeunes de son âge ?

Daniel vit depuis toujours dans une bulle. La Maison Edelweiss, dont son père est directeur, est en effet peuplée de reflets : des doubles virtuels de personnes disparues, qui ont été conçus pour permettre à leurs proches de gagner un peu de temps sur leur deuil et d’adoucir cette période sombre. Daniel évolue donc dans un monde très différent de celui des autres jeunes de son âge. Ses contacts avec le monde réel sont réduits au minimum, ses meilleurs amis et sa propre mère sont des reflets, et son père, qui est un bourreau de travail, a beaucoup de mal à être présent pour lui au quotidien. Daniel est donc très seul – même s’il va mettre un peu de temps avant de s’en rendre compte. Il a aussi le sentiment d’être privilégié, de vivre dans un environnement extraordinaire et d’avoir tout ce qui lui est nécessaire. Jusqu’au jour où il se décide enfin à sortir et découvre que les frontières de son monde sont en fait plus étroites que ce qu’il imaginait…