E.V.E. devenue Eva est touchante, innocente, mais aussi terriblement effrayante. Le lecteur doit-il l’aimer ou en avoir peur ?

Je ne sais pas s’il faut en avoir peur. Après tout, maintenant que nous sommes nous aussi connectés en permanence, ne devenons-nous pas également hybrides d’une certaine manière ? À vrai dire, je trouve la nouvelle Eva touchante. Elle est terrible par la connaissance qu’elle a des hommes, grâce aux informations stockées dans leurs puces et auxquelles elle a accès, mais elle est en réalité comme une enfant qui découvre le monde, équipée d’un ordinateur surpuissant. Elle est forte et apeurée à la fois, elle ne cesse de poser des questions qui résonnent avec celles que nous nous posons également, et que nous oublions parfois de nous poser, indissociables que nous sommes de ce corps qui nous a été donné à notre naissance. La relation que nous avons aux machines est troublante, c’est indéniable. Dans le roman, Silas, qui est en quelque sorte le gardien de E.V.E., ne peut s’empêcher de ressentir une forme d’amitié envers elle, alors qu’il est le mieux placé pour savoir qu’elle est une machine. Est-ce qu’un jour, nous pourrons nous mêmes ressentir de l’affection envers une Intelligence Artificielle ? À quel moment dépassons-nous le fait d’être face à une entité sans âme pour lui en attribuer une ? Notre tendance à faire de l’anthropomorphisme nous pousse à cela, et une machine aussi évoluée que E.V.E. encourage ce genre de comportement. Aussi, quand la machine a été traitée comme une humaine et prend le corps d’un humain, qu’est elle, finalement ?

L’enquête sur la mort de la vraie Eva est un élément central de votre roman, qui prend très vite des allures de thriller. Comment avez-vous construit votre intrigue ?

Au commencement, E.V.E. se persuade qu’elle a besoin de devenir Eva pour mener l’enquête, car elle est limitée par son statut de « machine ». Équipée d’un corps, de capacités d’échanges, elle peut combler ces limites. Mais elle reste une E.V.E. malgré tout et elle n’a pas d’autre choix que de continuer à faire ce pour quoi elle est programmée. L’intrigue se noue autour du fait que ce sont ses deux facettes qui lui permettent de progresser et de comprendre les différents aspects de l’affaire. Eva, en tant que civile, n’a pas accès à certaines informations, alors que E.V.E. est au cœur du réseau de la ville. Inversement, E.V.E. ne peut pas se déplacer, poser des questions, alors que Eva le fait. Pour mener ses deux existences de front, elle va devoir mentir, redoubler de vigilance, afin de préserver son secret. Et bientôt, ce sont ses deux identités qui vont se retrouver menacées, car elle ne parvient plus à être pleinement ni l’une ni l’autre, et il lui est de plus en plus difficile de renoncer à être Eva.

Comment E.V.E. va-t-elle devenir Eva ? Qu’éprouve-t-on, quand on devient un être humain, que l’on s’incarne pour la première fois ?

Comment E.V.E. va-t-elle devenir Eva ? Qu’éprouve-t-on, quand on devient un être humain, que l’on s’incarne pour la première fois ? Une des E.V.E.s, celle qui l’on suit dans l’histoire, assiste à un acte de violence contre une jeune femme, Eva, mais elle ne parvient pas à identifier son agresseur. Pour tenter de comprendre pourquoi, elle s’immisce dans la puce d’Eva, qui est dans le coma et déclarée en mort cérébrale. C’est ainsi qu’elle prend possession de son corps et devient humaine. J’ai tenté d’imaginer les sensations, les impressions, les questionnements liés à ce changement. La découverte des cinq sens, de la faim, de la soif, de la douleur, mais aussi de l’amour, du plaisir… En s’incarnant, E.V.E. prend conscience d’elle-même. De son corps en tant qu’humaine, mais les questions concernant son état de machine naissent également à ce moment-là. Elle ignore totalement ce à quoi elle ressemble en tant que E.V.E. et elle part en quête de plusieurs vérités.

Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est une E.V.E. ?

C’est une entité (c’est d’ailleurs l’acronyme de Entité.Vigilance.Enquête.), qui surveille la ville de Citypolis. Ses 30 millions d’habitants ont tous une puce insérée dans leur système nerveux qui permet aux E.V.E.s de « voir » à travers les yeux de chacun, et de les surveiller. Dès qu’un crime est commis, une E.V.E. le voit, et prévient des agents d’intervention qui vont arrêter le coupable quasiment en temps réel. De plus, l’entité enregistre les faits qui servent de preuve absolue contre le criminel. Le système de justice est ainsi efficace et ultra rapide.

Lors de son séjour, Nina est amenée à rencontrer d’autres jeunes de son âge, en particulier un garçon très différent de ceux qu’elle côtoie d’habitude. Quel type d’émotions déclenche-t-il chez elle ?

Nina est « très » dans son époque. Totalement au fait des tendances et des codes en vigueur. Soudain, elle se retrouve perdue dans un ashram où il y a juste un garçon espagnol de son âge, Jésus, qui ne correspond pas à ses normes à elle. Il est intelligent et cultivé mais il est plus« premier de la classe » que « branché » ! Les circonstances vont pourtant se charger de les rapprocher. Et c’est là que le destin de Fulky, la jeune indienne qui refuse le mariage arrangé parce qu’elle est amoureuse d’un garçon de son âge, fait écho à celui de Nina. En refusant les traditions, Fulky ouvre le regard de Nina et lui permet de s’interroger sur la nature exacte de ses sentiments pour Jésus. Finalement c’est un roman d’amour mais pas façon Bollywood ; façon réalité indienne !

Vous mettez aussi sur le devant de la scène la personnalité réelle de Sampat Del Paviet et son Gûlabï Gang. Comment s’inscrit la lutte de ces femmes militantes dans Bye Bye Bollywood ?

En Inde, il y a des lois qui protègent la condition des femmes. Mais dans les zones rurales, la négligence ou la corruption des fonctionnaires font qu’elles sont rarement appliquées. Sampat Pal Devi est originaire d’un village de l’Uttar Pradesh. Un jour, elle en a eu assez de voir des épouses frappées ou mutilées, des veuves rejetées, des petites filles mariées de force… Elle a convaincu ses voisines de s’unir autour d’elle pour montrer aux tortionnaires, bâton à la main, qu’à partir de maintenant si on touchait à une femme, c’est à mille qu’on devrait rendre des comptes. J’ai eu la chance de rencontrer cette guerrière et chez elle, j’ai fait la connaissance d’une adolescente qui avait fui son domicile car ses parents voulaient la marier à un homme de quarante ans son aîné. Sampat était en négociation avec le père pour annuler le mariage. Elle a obtenu gain de cause. Et moi j’ai eu envie d’en parler. C’est comme ça qu’est né le personnage de Fulky. Fulky parvient, avec son rêve d’amour, à lutter contre le poids des traditions.

D’où vous est venue l’envie de projeter pendant deux semaines Nina, Garance et leur mère,chacune avec ses idées bien arrêtées, dans la vie d’un ashram en Inde ? Auriez-vous par hasard déjà vécu ce genre d’expérience ?

La spiritualité m’a toujours passionnée bien que je ne sois pas du tout mystique, excepté si on considère que le mysticisme, c’est accepter l’idée d’un mystère dans la vie. À une époque j’ai pas mal pratiqué le yoga et séjourné dans des ashrams. Il en existe de toutes sortes et dirigés par toutes sortes de gourous. Certains sont de grands sages et d’autres sont juste vénaux et assoiffés de pouvoir, d’où les dérives sectaires aux quelles on assiste parfois. Aujourd’hui je passe plus de temps sur un court de tennis que sur un tapis de yoga mais je reste une adepte de la méditation. Ceci dit, je n’ai jamais réussi à y faire adhérer mes filles,comme quoi… Cela m’a probablement inspiré une partie de cette histoire !

Nina, une adolescente de quinze ans, est la voix principale de votre roman, et on peut dire qu’elle ne mâche pas ses mots ! Pouvez-vous nous décrire un peu son caractère, le regard qu’elle porte sur sa famille ?

Nina est toujours de bonne humeur avec ses amies et souvent très énervée avec sa famille. Heureusement, elle a un sacré sens de l’humour et des réalités, ce qui fait d’elle une ado à la fois grave et drôle. Nina est principalement en colère contre sa mère qui préfère les sanctuaires de spiritualité aux clubs de vacances et oblige ses deux filles à s’adapter. Le pire, pour elle, serait de lui ressembler ! Et puis il y a Garance, sa petite sœur de neuf ans, sur laquelle tout le monde s’extasie. « Ils auraient dû l’appeler Parfaite, on en reparlera quand elle commencera à prendre des fesses, à avoir le cheveu gras, la peau granuleuse et un appareil dentaire ! »…Voilà typiquement le genre de pensée que Nina ose partager tout haut. Pour autant, elle est réellement touchante.

Du 18 au 26 mars 2017 se déroulera la Semaine d’éducation et d’actions contre le racisme et l’antisémitisme, l’occasion de partager vos idées, vos actions et vos lectures en faveur de l’élimination de la discrimination raciale ! Voici une sélection de livres qui nous tiennent à cœur chez Syros : des romans, des albums qui sont essentiels pour lutter contre le racisme et l’antisémitisme.

DOCUMENTAIRES

Les mots indispensables pour parler du racisme - Alexandre Messager

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