On jurerait que Nathan, l’écrivain que vous mettez en scène, existe pour de vrai ! Y a-t-il un peu de vous-même en lui ?

Pour être honnête, au début, Nathan n’existait pas. Je m’étais mise en scène, c’était moi, l’auteur en question. Mais j’ai très vite abandonné l’idée qui me gênait quelque peu aux entournures. Je me suis sentie tout de suite bien plus à l’aise et plus libre dans la peau de Nathan. Et puis le fait d’en faire un personnage fictionnel me semblait également plus cohérent, cela participait mieux au processus de création. Mais Nathan et moi sommes très proches…


Votre roman est un peu un 3 en 1 ! Car il y a aussi l’histoire incroyable que l’écrivain vit dans sa vraie vie, aux côtés de sa femme et de son fils…

Il ne s’agit, dans mon esprit, que d’une seule et même histoire, celle d’un auteur qui se donne pour mission d’écrire un roman d’aventures, mais sans que le roman qu’il écrit et le roman de sa propre vie ne soient vraiment dissociables. Et le livre est donc fait de ces passerelles, de ces allers et venues entre sa vie réelle et l’histoire inventée. Tout est étroitement lié et touts’imbrique. Les lieux, les paysages, les personnages, comme par exemple ceux de Simon, son propre fils, ou de Bella, la jeune fille qui travaille à la supérette…

Tout en écrivant son histoire, l’auteur ne nous cache rien des difficultés qu’il rencontre. Ses commentaires sont désopilants, et constituent mine de rien une véritable leçon d’écriture. Expliquez-nous comment cela fonctionne !

Quand l’idée de faire intervenir sans cesse l’écrivain m’est venue à l’esprit, j’ai d’abord pensé que cela pouvait être déstabilisant pour mes lecteurs qui pourraient avoir des difficultés à s’y retrouver. Alors j’ai testé quelques chapitres dans les classes, et j’ai tout de suite vu que ça marchait, qu’ils souriaient, riaient, échangeaient des regards amusés, surpris, aussi bien les enfants que les adultes, d’ailleurs. Et si ça fonctionne, c’est peut-être aussi parce que c’est novateur, tout simplement. Parce que l’auteur qui peine tant à écrire son roman nous apparaît dans toute son humilité, son humanité, dirais-je. On a envie qu’il réussisse, et on lui pardonne même ses faiblesses…

Qui sont les héros du roman que votre écrivain écrit sous nos yeux ? Quel est leur point commun ?

J’ai beaucoup remanié ce texte, qui a énormément évolué entre le projet de départ et le résultat final. Mais ce qui n’a pratiquement pas changé, en revanche, c’est ma bande de gamins auxquels je me suis d’emblée attachée. Ils sont tous inventés de toutes pièces et je serais bien en peine de vous dire d’où ils sont sortis. Ils étaient là, c’est tout, drôles, intelligents, attachants et dotés chacun d’un caractère bien trempé qui leur est propre… Nino et Nina, les jumeaux, Bella et David, Simon, Hildegarde, Doudou… qui vont tous réagir différemment face aux événements.

Comment est né le projet si atypique et réjouissant de ce Roman d’aventures (ou presque !) ? Et pourquoi le « ou presque » ?

Les élèves dans les classes me demandaient systématiquement pourquoi je n’écrivais pas plutôt des livres « d’action », ou des livres fantastiques où ils se passeraient des choses, quoi ! Et chaque fois, tout aussi systématiquement, je leur répondais que je n’en étais pas capable. Que mon moteur à moi c’étaient les sentiments, les émotions, les faits de société, le vécu… Et puis, il y a deux ans de cela, j’ai réfléchi et j’ai décidé de me pencher sur la question. Et j’ai réalisé que je n’avais jamais essayé d’écrire autre chose. J’ai donc eu envie de tenter l’aventure. Mais comme j’étais une parfaite novice dans ce genre de littérature, il a fallu que je me renseigne, que je fasse des recherches… Et très vite m’est venue l’idée de faire de ma démarche, de mes tentatives, de cette expérience, un livre en soi. Quant au « presque », c’est parce que la forme du roman est tout sauf classique ! Les ingrédients du roman d’aventures sont là, mais on est tout de même assez loin de L’île au trésor de Stevenson ! D’ailleurs, la nécessité de mettre en scène un trésor va donner du fil à retordre à mon écrivain.

Les héros de votre roman sont plus proches des lanceurs d’alerte d’aujourd’hui que des révolutionnaires des décennies passées. Qui sont-ils à vos yeux ?

Les lycéens du Grupp sont des pragmatiques. Ils ont des espérances mais n’attendent rien des adultes qui dirigent ou soutiennent la société dans laquelle ils vivent. Ils savent que depuis toujours,on décide à leur place ce qui est bon pour eux et que le pouvoir a tendance à réprimer les voix discordantes. Alors, ils ne baissent pas les bras et s’expriment anonymement sur les murs. Mais en parallèle, ils se débrouillent entre eux pour tenter de vivre ensemble des expériences qui les feront grandir et que la société leur interdit. Ils sont aussi plus critiques par rapport aux innovations technologiques qu’ils connaissent mieux que la génération précédente parce qu’ils en perçoivent les limites et les dangers.

Le thème de la prison, dont on ne ressort pas indemne, est central dans votre récit. Est-ce un sujet qui vous tient à cœur ?

La prison m’intéresse parce qu’elle est un monde clos avec ses propres règles, ses codes et ses rituels. Elle imprime sa marque à jamais sur celui qui la fréquente, Scott a l’impression d’être différent après sa sortie alors que sa peine n’a pas été si longue. C’est aussi l’endroit où la société relègue ceux qu’elle ne veut plus voir, en faisant semblant d’espérer que le seul isolement résoudra les problèmes. Pour mon héros, c’est un moment où il se confronte à une violence que son monde essaie le plus possible de cacher à la population. Les scènes en prison ont aussi une utilité romanesque parce qu’elles permettent de longues plages de solitude où le héros peut se poser pour analyser sa situation ou convoquer des souvenirs.

Le Grupp est-il un roman d’espionnage ? Est-ce un genre que vous affectionnez ?

Je suis fasciné par le monde de l’espionnage depuis très longtemps. C’est le genre que je préfère. Je lis et je vois beaucoup de fictions sur le sujet mais également des récits historiques ou d’actualité. Dans Le Grupp, on retrouve les codes du genre, comme les réunions clandestines, les personnages infiltrés, les messages secrets, des manipulations et la désinformation. Cela apporte des retournements de situations, des surprises. On est dans l’angoisse permanente que la vérité puisse être découverte. Mais à la différence des romans classiques d’espionnage, il manque la dimension géostratégique. Dans d’autres de mes livres, on trouve des adolescents forcés un temps d’endosser le rôle d’espion, comme Ludmilla dans Nox ou Méto dans le troisième tome de la trilogie.

Votre roman est construit en trois parties aux tonalités bien distinctes, qui s’éclairent mutuellement. Comment avez-vous conçu votre intrigue ?

Le Grupp est d’abord un récit à deux voix, celles de deux frères, Stan et Scott, qui ont trois ans de différence. Ce sont deux visions d’une société qui se confrontent, l’un accepte ses règles vues comme immuables, l’autre les a remises en cause et tente de vivre autrement. L’un espionne le Grupp et l’autre a participé à sa création. Et ces deux points de vue sont légitimes. La troisième partie donne la parole à plusieurs voix, celles de membres du Grupp qui voient enfin leurs espérances être entendues. Un nouveau livre est toujours le produit de ceux qu’on a écrits avant. Dans Nox, on suivait quatre narrations avec des personnages, à la première personne, qui se croisaient. Dans L’accident, on découvrait, après un premier récit réaliste mais comportant des zones d’étrangeté, un second plus inattendu qui le décodait. Le Grupp s’inspire de ces deux expériences. J’essaie à chaque fois de rendre compte de la complexité du monde au travers d’interprétations personnelles différentes d’une même réalité.